Charlottesville, un rassemblement, une question allant bien au-delà des Etats Unis

Les événements de Charlottesville, au-delà de l’horreur de cette voiture folle délibérément conduite pour tuer, forcent à en analyser les conséquences avec objectivité pour cesser de penser que les politiques volontaristes du ‘vivre ensemble’, du métissage ou de la créolisation, de l’intégration ou de l’assimilation ont réussi ou vont réussir à combattre substantiellement les expressions volontaires de ceux qui affirment que c’est à travers la seule suprématie blanche que le monde peut être pensé et gouverné. Et ceux là sont légion. De l’afrophobe à l’islamophobe. Des législateurs qui désignent, par des lois réduisant les libertés publiques et privées, ceux qui sont les bienvenus et ceux qui doivent être rejetés au-delà des frontières à une police qui fait du zèle en pratiquant le contrôle au faciès de manière systématique, puisque l’Africain, la personne d’ascendance africaine, l’Arabe, en un mot l’Autre, pour peu que la pigmentation de sa peau soit d’une tonalité plus foncée ou que sa tenue vestimentaire soit différente, tous, sont devenus des terroristes ou des migrants potentiels. Charlottesville est un signal qu’il faut prendre très au sérieux. La visibilisation des suprématistes blancs n’a été possible que parce que tous ont préparé leur retour au grand jour.

Dès lors, il n’est pas étonnant de voir aux Etats Unis, en quelques semaines, des signes inquiétants montrant qu’il n’y a qu’un pas pour que l’idéologie des confédérés reviennent fédérer tous ceux qui ont soutenu et voté pour le nouveau président. Le racisme et l’afrophobie libérés, masqués derrière un slogan tel que Unit the Right sont plus que décomplexés et de retour, mais avaient ils vraiment disparu ? On peut en douter puisqu’avec un supporter à la tête de la Maison Blanche, ses adeptes se sentent autorisés à défiler dans les rues de Charlottesville, protégés par une milice surarmée en scandant des slogans tels que « Sang et Sol » et des « Heil »nazis. Ainsi que le souligne Libération dans son édition Internet du 14 août, on entendait aussi des « Vous ne nous remplacerez pas », « en référence au fantasme du « génocide blanc », calqué sur la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus ».

Les penchants du nouveau locataire de la Maison blanche ne sont pas inconnus et pour tous ceux qui ont écouté attentivement ses discours, le slogan, répété à l’envi, Make America great again, porte en lui de manière subliminale, tous les ingrédients pour fédérer une Amérique blanche, plus libérale et liberticide que jamais, qui se souhaite libérée en premier, des Latinos, et dans un second temps pourquoi pas des Afro Américains.

Le danger de cette pensée emprunte de la violence de la colonialité assortie de xénophobie et d’afrophobie ne pouvait être ignoré, lors de l’invitation lancée au Président des Etats Unis pour le 14 juillet. Bien sûr des justifications historiques peuvent être mises en avant, il n’en demeure pas moins que ce sont autant de signes manifestant le retour du refoulé, permettant à l’inconscient collectif de se montrer ‘urbi et orbi’ tel que cela fut fait à Charlottesville. Aujourd’hui ce n’est plus seulement la police qui tue, par délit de faciès, mais Charlottesville est le signe donné à tous ceux qui attendent leur tour, mais surtout leur retour, pour garantir par tous les moyens les conditions du « make America great again ».

Sur les réseaux sociaux, le retour aux antiennes afrophobes faisant référence au racisme biologique fait florès. Il n’y a plus aucune retenue, au point que le nœud coulant qui a vu la mort de nombre de ceux qui résistaient à l’horreur de la déshumanisation, qu’a été la mise en esclavage, ou à la ségrégation, retrouve sa place sur les réseaux sans que personne ne trouve à redire.

Autre signe inquiétant, la chaîne HBO prépare une série sur les confédérés ‘Confederate’ où les prémisses de départ visent à répondre à l’interrogation curieuse et provocatrice de savoir « comment aurait été le monde, si le sud avait gagné ? ». Cela fait froid dans le dos puisqu’il s’agit de penser un monde où les Afro-descendants ne seraient pas sortis de la mise en esclavage !

L’objectif, selon l’un des éditeurs, David Benioff [1], est de proposer un récit alternatif à cette période cruciale dans la construction des Etats Unis. Cette décision vient alors que de nombreuses villes ou des étudiants prévoient de démolir ou ont démoli les statues érigées à la gloire d’anciens esclavagistes, colonisateurs, généraux, confédérés ou banquiers ayant fait fortune en volant la terre aux Indiens ou aux anciens mis en esclavage. Cette démarche n’est pas spécifique aux Etats Unis ; en Afrique du Sud, des étudiants luttent pour que les statues des partisans de l’apartheid, dont celle de Cecil John Rhodes [2] qui trônent à l’entrée de l’université du Cap, n’occupent plus une place de choix dans les universités ou dans les villes ; le même mouvement secoue la Grande Bretagne ou certaines villes de France.

Face à la volonté de militants d’en finir avec la glorification de ceux qui ont enchaîné, vendu, colonisé, exterminé, déshumanisé, ceux qui assument la colonialité du pouvoir et du savoir n’hésitent pas à tordre les droits fondamentaux et à s’en jouer pour faire revivre leur idéologie basée sur la suprématie blanche et pour la faire régner alors que dans de nombreux pays, les descendants des mis en esclavage ou des colonisés sont questionnés en termes d’identité nationale.

Cette question profondément raciste et xénophobe ne cesse de parcourir toutes les couches de la société. Celles qui se heurtent à elles et qui en meurent ou sont emprisonnées, en nombre excessif, celles qui la portent, par peur de perdre cette fameuse identité nationale dont ils se réclament.

Dès lors, qu’est questionnée cette crispation sur cette identité nationale, il est renvoyé en plein visage de ceux qui interrogent leur mauvaise intégration, leur non amour du pays qui les accueille. Il n’est pas loin le moment où il leur sera demandé de retourner d’où ils viennent. C’est bien ce qui se murmure dans certains coins de rues, c’est bien ce que suggèrent certains de ceux qui prétendent analyser l’anti racisme politique.

Ils peinent à prendre en considération que le temps des colonies et d’une ‘race’ supérieure à toutes les autres, pour autant que le terme ‘race’, socialement construit pour servir les intérêts du capitalisme, soit opérant –il s’agit ni plus ni moins du plus gros mensonge porté par le monde occidental- est définitivement révolu. Tout comme n’a plus lieu d’être l’imposition d’une pensée unique passant par un antiracisme qui ne pouvait être que moral et compassionnel ; fort heureusement les racisés et les racialisés ont décidé, en citoyens responsables du pays où ils vivent, de prendre la parole et d’assumer leur rôle social, politique et culturel. N’en déplaise à tous ceux qui auraient voulu qu’ils ne bougent jamais de la place que le système leur avait assigné : à la périphérie du monde blanc, cultivé et élitiste. Aujourd’hui, l’histoire sera écrite par tous ceux qui, quittant les lieux décrits comme le symbole de la non vie, prennent leur voix et la font entendre pour que soit mis fin à la ségrégation sociale organisée sur la base de la Modernité européenne, voire occidentale. Le capitalisme devra revoir ses fondements à l’aune de la participation de ces nouveaux acteurs que sont les jeunes sortis à la lumière qui leur était refusée.

Charlottesville est aussi ce signe. De nombreuses personnes, des jeunes, beaucoup de jeunes et des moins jeunes, n’ont pas eu peur de sortir au grand jour et d’affronter avec leur présence ceux qui les haïssent et qui préfèrent les voir morts.

Que ce soit aux Etats Unis, en Europe, en Amérique du sud, les laissés pour compte, les ignorés, les invisibles commencent à sortir ; le monde aura à compter avec eux et avec leur volonté d’en découdre définitivement avec l’idéologie politique qui veut qu’il y ait d’un côté des Êtres et de l’autre des Non-Êtres. Notre travail est de tordre le cou à cette idéologie mortifère et de construire des logiques politiques d’amour et de reconnaissance pour qu’émergent la femme et l’homme debout, émancipé-e-s. Ce qu’ont toujours toujours refusé les organisateurs de la mise en esclavage, de la colonisation, du néo colonialisme et du capitalisme financiarisé.

Notes

[1Un des auteurs de la série Games of thrones

[2Britannique et puissant magnat des mines à la fin du XIXe siècle